PAWAGANAK*: à la recherche de Tombouctou
* mot d'indien Objiwa:"à la recherche d'esprits de rêve"
(Brouillon au stade des corrections, d'une demande de
Bourse du Conseil des arts du Canada, 5 octobre 2004)
à la source
1974 - 2004.
1974: "PAWAGANAK: A Great Canadian Puberty Rite", film
documentaire 16mm, 20 minutes, subventionné par le Conseil des Arts du Canada.
Trente ans se sont écoulés depuis cette quête de PAWAGANAK: qui a
été pour moi "le glorieux rite canadien de la puberté".
Aujourd'hui, je reviens vers le Conseil des Arts avec la
proposition d'un film-essai tiré d'un autre voyage initiatique.
Il y a 30 ans, j'accédais à la nationalité canadienne,
loin de ma ville natale: "mon" Hong Kong d'origine. C'est
à cette époque aussi que je devins cinéaste. En quittant ma culture
d'origine, j'avais aussi perdu l'utilisation de ma langue maternelle - le
chinois - qui était mon outil
d'écriture jusqu'alors (mes articles paraissaient régulièrement dans les
journaux d'étudiants à Hong Kong). J'avais décidé de remplacer cette
langue par une autre qui est principalement visuelle: le langage
filmique. J'avais alors 20 ans, l'âge de la curiosité naïve,
innocente, et sans préjugés. Fraîchement bachelière du programme des Arts de
Communications au Loyola College (pas encore tout à fait Concordia), je voulais
filmer un voyage de « reconnaissance » de mon pays d'adoption en le
parcourant d'un bout à l'autre, d'est en ouest. Le Conseil des Arts
m'accorda une bourse d'"EXPLORATIONS" (un titre bien approprié pour
mon projet d'alors). Un beau matin, je partis sur la route avec une
caméra Bolex 16mm, dans une camionnette Volkswagen conduite par John Cressey,
mon collaborateur, caméraman/photographe.
"What we found in that long hot summer of 72", ce que
j’énonce en voix-off, à la fin du film "PAWAGANAK: A Great Canadian
Puberty Rite", "was not the end of the rainbow, but something else,
that we'd probably only fully understand in many many years to come."(Ce
que nous avons trouvé pendant l’été long et chaud de ’72 n’était pas le bout de
l’arc-en-ciel – mais bien autre chose, ce qu’on ne comprendrait probablement
que bien plus tard…)
1974 - 2004… Ces "many many years to come" se sont
écoulées et j’aborde d’autres horizons. En effet, j'ai eu récemment
l'opportunité et le bonheur de faire et de filmer un autre voyage, en Afrique
cette-fois-ci. Pour des raisons que j'exposerai plus tard, le
film-documentaire initialement prévu n'a jamais abouti mais un riche matériel
audiovisuel a résulté de ces repérages.
C’était suite à mon film-portrait sur Breyten Breytenbach -
"VISION FROM THE EDGE" (tourné en 1995, terminé en 1998, fourni comme
l’un des œuvres de soutien)- que nous avions commencé à rêver ensemble d'une
série de films sur des poètes voyageant dans des endroits en transition
sociale, historique ou politique. L’idée était que ces hommes et ces femmes qui
sont en quelque sorte en marge de la société, étant donné que leur « production » ne faisait avancer
ni l’économie ni le progrès scientifique ou médical étaient, de part, justement, leur statut d’être « au
bord de la faille », des voix de la conscience – un témoignage important
et essentiel de notre monde. Souvent ce sont également, malgré
parfois une vision très sombre de certains, des voix porteuses d'espoir.
Breytenbach, avec quelques « complices », avait rêvé
d'une caravane de poètes africains modernes (poètes publiés en langue écrite) à
la rencontre de leurs confrères et consœurs traditionnel(le)s (griots et
conteurs dans la pure tradition orale). Ce projet était-il
réalisable ? Breyten avait fondé, quelques années auparavant, l’Institut
Gorée sur l’île du même nom, emblématique d’une page sombre de l’histoire de
l’humanité, l’esclavage. Cet institut pan-africain pour la démocratie et la culture en Afrique, en
collaboration avec HIVOS, l’agence néerlandaise pour le développement, a
organisé ces voyages de « repérages » (3 en tout). Nous devions
trouver le meilleur itinéraire pour cette éventuelle caravane, partant de l'île
de Gorée (Sénégal) pour nous conduire par les pistes et cours d'eau à travers
le Mali, vers le nord, à Tombouctou : ce Tombouctou qui
était le haut-lieu du savoir, joyau de la culture africaine au XVe siècle, avant qu'il ne sombre
à nouveau dans l'oubli et la misère, presque englouti par l'impitoyable nature
désertique qui l'entoure. Oui, la trouver : cette ville
mythique que beaucoup, dans les pays développés ne saurait localiser sur une
carte géographique, et ainsi retrouver ce lieu mystérieux qui invite au rêve et
aux évocations littéraires en Occident.
Au stade de "projet", cette caravane se voulait
entièrement libre, fantaisiste, indépendante, "évitant les itinéraires
officiels, les palais, les hommes importants et la grande politique"*,
pour citer Ryszard Kapuscinski, dont l'excellent ouvrage "Ebène" m'a
beaucoup frappé par la pertinence d'observation sur le continent d'Afrique.
Nous étions 7 ou 8 à l’œuvre : un poète-photographe d’Europe
du nord qui, avec Breyten, était à l’origine de l’idée ; un autre poète
d’Afrique australe désigné « chef de projet » par les
organisateurs ; 2 représentants de l’Institut (une assistante de direction
et un informaticien) ; puis moi et mon assistante. S’y ajoutaient
le chauffeur français du camion 4/4 qui nous transportait et son partenaire,
guide sénégalais.
Mon rôle était d’étudier la possibilité de réaliser un
film-documentaire sur cette éventuelle Caravane de poésie
africaine. J’étais parachutée dans cette aventure par celui qui
avait créé l’idée au départ. Moi - cinéaste canadienne aux yeux
bridés travaillant en France – je n’avais jamais mis les pieds en Afrique
australe auparavant. Je finis par jouer essentiellement un rôle de
médiatrice comme le montrera la suite de cette
aventure. Le 1er voyage de repérages s’est avéré
difficile à cause des rapports tendus entre les participants (voir l’Annexe
I : description du voyage) et il a fallu que je fasse avancer
le projet tout en préservant la bonne entente du
groupe. Cela a fini par beaucoup me coûter émotionnellement et
nerveusement. C’est du moins l’impression qui est restée dans ma
mémoire.
"Cela fait longtemps, oh oui, cela remonte à la nuit des
temps. Car la frontière de la mémoire est celle de
l'histoire. Auparavant, il n'y avait rien. L'auparavant
n'existe pas. L'histoire est ce qu'on se rappelle."*
Le point de vue : le conte revisité
Revenons un instant en arrière.
1974, PAWAGANAK: le mot d'objiwa, le titre de mon
film-documentaire, a été une trouvaille dont j'ai été très
heureuse. Il signifie "à la recherche des esprits de
rêve". Pendant le rite initiatique d'un adolescent, le futur
homme est envoyé vers un territoire inconnu pour effectuer une
retraite de plusieurs jours. Cette
expérience le conduira à assumer sa survie physique et matérielle et à
affronter l'inconnu. Il apprendra à mieux se
connaître : comment fonctionner face aux doutes et aux dangers,
trouver en lui ses forces et reconnaître ses faiblesses, se réconcilier avec la
nature et la solitude pour atteindre, peut- être, des révélations métaphysiques
au sens plus profond.
Depuis mon retour de ce périple africain, je me suis justement rendu compte, peu à peu, que les repérages
eux-mêmes étaient source d’une autre
initiation, un autre apprentissage. J'ai compris que cette quête à la rencontre
des conteurs (griots) africains était elle-même le CONTE raconté.
Moi-même, je suis devenue un personnage classique de conte, que ce
soit Perceval, Candide, un Kirikou** d’Afrique ou un Chihiro***
d’Asie. Cette dimension de conte se trouve non seulement dans la
promesse de quelque chose de précieux (un lieu mythique, un savoir essentiel ou
une expérience fondamentale) en fin de parcours, mais aussi dans l’ensemble
d’épreuves qu’il fallait affronter pour arriver à une révélation finale et
importante.
Rien ne me préparait à cette expérience. Issue du
quartier ultra-huppé de Repulse Bay Road d'Hong Kong, j'avais reçu l'éducation
d'école privée pour jeune-fille-de-bonne-famille-anglophone à Westmount, avant
de jouer la petite princesse des nuits parisiennes, avec toute la bande
d'artistes et acteurs fêtards des années pré-Sida des 70s. Ce voyage
africain - en camion 4/4, transport local et pirogue dans des conditions très difficiles à travers les
"villes" à l'hygiène plus que sommaire et les villages perdus dans des étendues de
sable, était une "grande première". C’était un
apprentissage physique et psychologique, une initiation : apprendre à
apprivoiser la peur de l’inconnu comme un enfant doit le faire pour grandir.
Là-bas, dans les villages, on nous servait ce breuvage brûlant et
sucré dans des tasses presque collectives (à peine rincées): notre hôte déclamait, en même temps qu'il
versait notre thé: 'doux comme la vie, sucré comme l'amour, amer comme la
mort'. Cette petite phrase était comme le leitmotiv de ce
voyage : un périple physiquement très dur qui m’a amené à réfléchir et à
essayer de comprendre le sens, justement, de la vie, de l’amour, de la
mort. Pour y arriver, si l'on avait la chance et le bonheur d'y
arriver, cela prendrait du temps.
Et le temps, l’Afrique en a à revendre.
En rentrant, je trouvais qu’un film-documentaire classique
racontant un tel voyage ne m’intéresserait pas. C’est sans doute la
raison pour laquelle tout ce matériel audiovisuel capté pendant ces voyages de
repérages dort dans un coin depuis quelques années.
Il était nécessaire de prendre un temps pour mûrir ces images et
ces sons et de trouver une structure dans laquelle les placer et les faire
vivre, revivre.
Suite à la récupération par la nouvelle « Directrice
culturelle » de notre projet de caravane pour servir sa propre ambition, j’ai renoncé à participer à
la Caravane de la poésie africaine, organisée cette année-là. Elle a
eu lieu, finalement, s’intégrant à un ensemble d’évènements médiatiques officiels organisés par
le Ministre de la Culture du Mali. Tout le monde a tiré un profit
politique de cette Caravane de poètes : les Maliens, les Institutions, et
la Directrice culturelle qui a pu par la suite imprimer cette expérience sur sa carte de visite. Mais les
discours officiels, les danses folkloriques dans des « palais de
culture » construits pour épater
des bailleurs de fonds occidentaux, étaient trop éloignés de l’idée au départ
d’une Caravane de poésie « complètement libre de toute
affiliation ».
Sans doute par amertume aussi, j’ai laissé donc dormir mes bobines
d’images. Mais ce périple, entrepris depuis déjà maintenant longtemps, m’habite
aujourd’hui plus que jamais, et plus que je ne pouvais imaginer. Je
commence à comprendre que Tombouctou n’a été que prétexte pour une réflexion
sur moi, il m’a servi bien au-delà du but fixé au voyage, tel un peintre
abstrait se sert du tracé dessiné d’un objet réel comme base de son envol.
Je suis prête maintenant à faire ce film - un film-essai – en
utilisant ce matériel concret, au-delà d’un documentaire traditionnel. Dans mon
projet de film-essai, je souhaite justement que le parcours africain soit lié
intimement au parcours spirituel et émotionnel qui j’ai effectué dans le temps
qui sépare les deux films de voyage (les 30 ans de vie depuis le premier
"PAWAGANAK") et qu’ils soient abordés en parallèle.
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Tous les déplacements, les parcours, les voyages n’ont pas la même
valeur, à cause des motifs qui les provoquent, mais surtout à cause de la
coïncidence qui s’établit parfois entre ces parcours, des rencontres, à un
moment de notre vie. Ainsi ce voyage en Afrique a eu pour moi une
résonance particulière, a constitué une sorte d’étape dans ma vie.
Je me suis rendu compte que, pour monter un film qui soit parlant
à partir de ce matériel, il me faudrait remonter beaucoup plus loin … et
renouer avec le 1er “PAWAGANAK”.
Ces 30 ans qui ont séparé les deux films étaient remplis de
surprises, de détours, d’inattendus. Ce sont ces 30 ans d’expérience
de vie qui m’ont fourni la force nécessaire pour faire face à cette épreuve et
de tirer profit spirituellement. Ma participation au voyage, quoique
difficile, a réveillé en moi des souvenirs anciens, des savoirs enfouis, que
toute une partie de mon activité avait oblitérés, caché, et fait passer au
second plan.
Effectivement, après l'exploration du Canada et le statut de
"nouvelle-immigrée", j’ai choisi de vivre un 2ème exil en France et
mon parcours a été interrompu par du va-et-vient incessant entre le
Québec - pays de l'hiver nourricier de mon imaginaire, détenteur de
souvenirs de mes années formatives - et Paris, fantasme de toute mon
adolescence.
Il y a eu une rencontre décisive qui a déterminé le cours de ma
vie adulte: Eric Rohmer, avec lequel j'ai collaboré (montage et musique) depuis
mon arrivée dans la capitale française.
Il y a eu ensuite un arrêt professionnel imprévu mais long :
huit années passées sous silence dans le cadre d’une intégration dans une
famille hyper-traditionnelle asiatique dans laquelle la punition corporelle des
enfants et des épouses désobéissantes - de mariages arrangés souvent - étaient
encore de rigueur. Un vrai baptême du feu, où les leçons apprises étaient néanmoins utiles. Huit
années d'épreuves, mais couronnées de bonheur: la vie, la naissance de 3
enfants.
Ces 3 petits "Candides" m'ont re-propulsée vers la lumière, ramenée à la vie : la vraie, à la
liberté, à la création cinématographique – ce qui a engendré une deuxième vie
artistique accompagnée de jobs « alimentaires » à l'UNESCO, au
magazine VOGUE, aux agences de news, dans tout et n’importe quoi pour élever
ces bambins, seule. Eric Rohmer m'a beaucoup touchée par son incroyable loyauté: après huit années d'absence de
ma part, il m'a tout de suite proposé de continuer notre collaboration. J'ai
assumé le montage de tous ses films depuis 1990. J'ai pu reprendre
mes activités de cinéaste indépendante aussi, avec la production de quelques
films, notamment celui sur Breytenbach. Les invitations de part et
d'autres pour présenter les films de Rohmer et les miens m'ont ramenée à mon pays de neige - le Canada, et à ma
ville natale, tropicale - Hong Kong. Tout en menant une vie quotidienne
de femme et mère seule avec trois enfants à élever.
Suite à une autre rencontre décisive avec un 2ème mentor -
intellectuel, artiste et activiste dans son pays d’origine où ses efforts de
lever la voix contre l’injustice lui valaient des années en prison
- une certaine conscience socio-politique,
jusque là à peine esquissée, commença à prendre
place dans ma vie. Avec
lui, grâce à lui, j'ai pu élargir mon horizon: l'Afrique australe, l'Afrique du
nord, l'Afrique du sud. L'apprentissage ne s'arrêtait pas à 30 ans,
ni à 40, ni même à 50.
À 20 ans, j'étais très occidentalisée (Hongkongaise fraîchement
débarquée dans le « swinging » Montréal de ‘68). Aujourd’hui, je
retrouve paradoxalement mon identité, mon passé oriental malgré et grâce à ce
parcours en Occident.
Que c’est long, 30 ans ! C’est long, en Occident,
à notre époque. Il y a 30 ans…il y a longtemps…
"Ces expressions ("il y a longtemps", "il y
a très longtemps", "il y a tellement longtemps que personne ne s'en
souvient") permettent de brouiller la hiérarchie du temps. Le
temps ne se développe ni ne s'ordonne de façon linéaire, il prend une forme
dynamique, rotative, uniformément circulaire, comme la Terre. Dans
la conception des Africains, la notion de développement n'existe pas, elle est
remplacée par la notion de durée. L'Afrique, c'est la durée
éternelle."*
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Mais l’Afrique et ce voyage : ne m’ont-ils pas révélé une
autre perception du temps où j’ai retrouvé ce que je suis profondément?
En Asie, on n'est pas censé comprendre la plus petite parcelle de
notre vie avant 60 ans, et d'ailleurs pour l'anecdote on ne peut consommer
l'opium qu'à partir de cet âge avancé. Mais le temps où l’on vit, au
présent, est un temps compressé, « speedé » . Le
monde a évolué vers le concept "fast": le fast-food, le fast-image,
le fast-culture, le fast-guerre, le fast-victoire, le fast-star, le
fast-politique, le fast-amour, le fast et haut-débit de communication. Pendant
que moi, je suis allée en contre-sens : ma notion du temps
a changé radicalement depuis le 1er
“PAWAGANAK”. J’apprécie de plus en plus le temps qui passe comme la
"patina" qui s'accumule sur un tableau, le dotant de cette
merveilleuse lumière. Alors, quoi de plus approprié, et de
plus intéressant, que de parler du temps écoulé, de l'âge et du vécu à travers
le récit d'un voyage en Afrique - ce continent où l'âge trouve sa place, où la
durée du temps n'a pas le même sens que pour le
"fast-Occident"?
Il n’y avait pas que la perception du temps, similaire au mien,
que j’ai retrouvée en
Afrique. Là-bas, tout était complètement inattendu, surprenant,
impressionnant, mais tout, aussi, était l'écho de quelque chose déjà vécu, chez
moi, familier, réconfortant.
"L'heure du soir est importante aussi parce que c'est le
moment où la communauté s'interroge sur son essence et ses origines, prend
conscience de sa particularité et de sa différence, définit son
identité. C'est l'heure où l'on converse avec les ancêtres qui, même
s'ils sont partis, sont toujours là, nous accompagnent dans notre vie, nous
protègent contre le mal. Le soir, le silence sous l'arbre n'est
qu'apparent. Il est en fait saturé de voix, de sons, de murmures
multiples et variés, qui viennent de partout, des branches élevées, de la
brousse, des profondeurs de la terre, du ciel."*
Chinoise, je vis tous les jours avec mes ancêtres
disparus. Je converse avec eux, leur demande conseil, leur prie de
faire leur travail (de protecteurs) avant chaque étape difficile.
L’Afrique était une étape difficile, mais exaltante, ce qui n’est
pas synonyme de « excitante ». Au
contraire. l'Afrique dont j'ai été témoin m'a interpellée d’une
façon violente. J’ai vu la dureté de la vie quotidienne où rien
n’était acquis. Dans le sable, dans la terre : partout il y
avait des débris, des restes de sacs plastiques qui ne se dégradent pas dans la
nature ; lorsqu’une maison en terre est construite, les murs
sont parsemés de restes de sacs plastiques. Vision surréaliste mais
malheureusement trop réelle.
Les villageois ont ramassé la moindre poubelle derrière notre
passage : pour eux, tout représentait quelquechose qui pouvait
être recyclée : un bout de papier métallique, un carton en plastique, un
bout de verre. C’était simple : la moindre de ces choses était
PLUS que ce qu’ils ne possèdent.
Les femmes nous ont emmené des enfants et des vieillards malades,
présumant que, étant occidentaux, nous possédons la formule magique pour les
soigner.
J'ai éprouvé une impuissance épouvantable, une extrême frustration
face à l’impossibilité de fournir réellement une aide adéquate à la
demande. J’ai été accablée par le vaste chantier que ce Continent
représentait : par là commencer ? Comment faire pour que
cela fasse une différence ?
J’ai aussi été très en colère. Est-ce l'indifférence du
Nord qui m’a mis dans cet état ? Sans doute, mais aussi
l'opportunisme de certains Africains aux dépens de leurs propres
"frères" moins avertis. Ceux
qui ont été éduqués en Occident ne revenaient pas toujours « au
pays » avec une grande compassion pour leurs compatriotes : ils ont
appris et acquis un goût pour le pouvoir et le profit que maintenant ils
veulent exercer sur leur propre peuple. Désormais, je ne pourrai
plus voir les gens, les choses, la vie, de la même façon, avec les mêmes yeux
qu'auparavant, et c’est en cela que ce voyage fut difficile physiquement mais
exaltant et décisif.
Tout m’obligeait à puiser au plus profond de moi-même pour trouver
de quoi m’armer pour faire face, physiquement, moralement,
émotionnellement. Je suis consciente maintenant que j’étais alors
dans un état irrationnel d’invincibilité pendant tout le voyage (dans mon
esprit, les 3 voyages de repérage se sont mélangés en un grand périple
africain). Invincible, car animée, protégée, motivée par l’amour de
ces pays et la confiance de celui qui m’avait introduit dans cette découverte.
« Le cœur a ses raisons, que la raison
ignore ». Lorsque j'avais accepté, aveuglement, de participer à
cette expédition, c'était surtout un pari personnel, et aussi pour ne pas
décevoir celui qui m’avait confié la tâche de « concrétiser » ce rêve
cher à nous : réussir non seulement un film mais le pari fou d’un
« festival » en mouvement dans des endroits difficiles avec un groupe
de personnes toutes possédant un fort caractère. Tout au long de ce grand
périple, je n'avais pas le soutien physique d'un entourage proche et familier.
L'être aimé de cet époque était loin, très loin; il fallait gérer les soucis
pragmatiques de babysitting à Paris par téléphone depuis une cabine devant
notre petit "hôtel" modeste de Tombouctou, je finis par comprendre
que mon propre pari fou et personnel était sans doute le "passage
obligé" souvent décrit dans les contes d'enfants ou sur des cartes de
Tarot.
J'ai franchi une étape, j’ai affronté l'inconnu, j'ai évolué
intellectuellement dans une nouvelle direction, j’ai vaincu ma peur d'un
continent complètement différent du mien, animée par l’amour.
On dirait que tout mon véçu précédant cette expérience n'était que
préparation pour vivre et comprendre cette aventure. Cette preuve ultime
d’amour et l’épreuve de soi (« qui suis-je ? que puis-je
supporter ? ») devenaient, ensemble, un contexte de « Conte ».
En conclusion
Au-delà de ce but mythique (mener à bien cette expédition vers
Tombouctou) qui m’orientait comme une promesse, j’ai découvert la réalité
africaine, je me suis mise à l’épreuve de l’absence de l’être aimé, et de la
difficile rencontre avec des compagnons de voyage subis plus que
choisis. J’ai découvert que tout ce que j’avais vécu pendant des
années - bien que parfois cela ait paru empêcher ce cheminement vers la
lumière, la clarté d’expression - au lieu de m’éloigner de mes
origines, avait permis de les retrouver.
En effet, je n’appartiens pas à un seul lieu, un seule temps –
Hong Kong, Canada, France : suis-je du « sud » ce qui me lie aux
peuples africains sur ma route ; suis-je du « nord » vers lequel
ces mêmes Africains se tournent pour demander de l’aide, morale, financière,
médicale ? En tant qu’Asiatique, je me payais le luxe d'être outsider et insider en
même temps: outsider, parce que nous appartenons à deux
civilisations, deux races très différentes; mais insider, parce que
eux et moi sommes non-blancs, donc, « nous » contre
« eux » en quelque sorte.
Ma vie a pu me sembler morcelée et pourtant mon travail de
monteuse a accompagné et renforcé la recherche d’unité et d’accord avec
moi-même. J’ai appris à parler plusieurs langues et à maîtriser le temps et les
symboles grâce au langage cinématographique. Le dénouement de l’Afrique m’a
dépouillée du superflu accumulé pendant des années et m’a révélé que j’existais
toujours identique à moi-même, et plus forte, malgré la complexité des
apparences. Ce voyage fut comme l’étincelle décisive où je me suis retrouvée
moi-même.
Reste maintenant à assembler tous les éléments que je possède et
de les organiser, de les assembler, de les refaire vivre, refaire parler,
refaire résonner. Je parle de la vie aussi bien que du
film. Comme au montage. Comme à la fin d’un conte quand
le sens apparaît.
Le traitement audiovisuel
Le trame linéaire - le périple africain - serait
présentée en parallèle de la 2ème trame - linéaire aussi, mais plus espacée,
racontant des couvenirs ou des moments expressifs pris dans ces 30 années
écoulées entre le 1er et ce 2ème "PAWAGANAK".
Stylistiquement, cette façon de travailler et de construire un
récit cinématographique est une grande évolution depuis le 1er film qui était
un documentaire classique, chronologique.
Il est important que ce second film de « PAWAGANAK »
fasse référence au premier, car ce deuxième voyage est un rite de
passage qui renoue avec le 1er. Ce n’est pas un passage vers quelque
chose de nouveau, mais vers une réconciliation avec les « moi »
assumés (comme des masques) pendant ces 30 années (le « moi »
asiatique, le « moi » canadien, le « moi »
français). La boucle sera bouclée.
Je citerais volontiers des « ancêtres » dans cette même
démarche et qui pourraient me guider : Agnès Varda (ses « Glaneurs et
la Glaneuse », Johan van der Keuken (ses « Vacances
prolongées »), Chris Marker (son périple « Sans
soleil »)…Alain-Luc Godard.
Le film va se faire au montage, c’est évident et cela correspond à
ma manière d’être. Mais tout d’abord, il va avoir un classement
important du matériel audiovisuel, non seulement de l'Afrique, mais aussi des
autres instants, d'autres continents, d'autres tranches de vie. Des
images captées sur DV et sur d'autres supports pendant ces années- des routes
parcourues avant et depuis.
Puis, l’écriture du film, tant sur le plan
textuel que visuel et sonore.
Le texte de
la « voix-off » comportera, d'une part, des
extraits de mon carnet de voyage en Afrique et d'autre part, des réflexions
personnelles sur beaucoup de choses. Par exemple, sur le passage du
temps – le décalage entre les espoirs et les ambitions de 20 ans et
l’accomplissement ou la frustration des choses inachevées à
50 ; sur le Choc culturel (cette notion de Edward T.Hall si
cher à mes 20 ans est-il encore valable à notre ère de Globalisation) ;
aussi une réflexion sur la connaissance et la maîtrise de soi à un âge
mûr : comment garder confiance en soi et dans
les autres après tant d’épreuves personnelles et collectives
actuelles ?
La bande-son sera complexe, où la narration de la Voix-Off sera
prioritaire, complémentée par des bribes de son insolites ou d’ambiance comme
des citations d'auteurs et de poètes, des morceaux de musique (peut-être d'une
façon incongrue comme la façon dont je me suis servie d'une musique sacrée
tibétaine sur les images du peintre sud-africain dans "Vision from the
Edge) ainsi que des textes pédagogiques et des statistiques concernant le
continent africain. Tous les textes seront lus en plusieurs langues,
jouxtant leurs différentes tonalités et profitant de leurs musiques propres
(tout comme, encore une fois, ce que j'ai fait dans "Vision From The
Edge", ainsi que dans "Ombres de Soie" tourné en chinois et
français).
Les images se tisseront également de cette façon: opposant,
jouxtant, harmonisant parfois, l'une évoquant une autre, l'une chassant une
autre. Certaines images seront traitées numériquement; il peut y avoir des
surimpressions inattendues, ainsi que l'opposition de différents supports
d'images (16mm, super 8mm, DV).
Au dernier festival des court-métrages de Clermont-Ferrand,
Mathieu Amalric, président du jury, annonce qu'aucun grand prix n'a été décerné
car le jury déplore une "uniformisation de la culture". Il constate
que cette année les films de la compétition "cherchaient quasi tous à
simplifier le monde, au lieu de puiser, de chercher, de s'interroger sur la
complexité de l'être humain".
Justement, libre de toute contrainte de commanditaires, je
voudrais aller encore plus loin. Expérimenter. Puiser. Chercher. Interroger. Pousser
les limites.
Ce dont j'ai besoin
Le temps, surtout le temps
Un temps pour classer le matériel audiovisuel.
Un temps de recherche: lire et rechercher dans de
nombreux ouvrages**** que j'ai collectionné au fil du temps en vue de la
préparation à l'écriture de ce film-essai.
Une recherche de sons.
La recherche des musiques. Ces musiques seront parfois
re-travaillées numériquement pour qu'elles deviennent des sonorités
accompagnatrices, et jamais en "illustration folklorique".
L'écriture de la voix-off. Le texte: les textes qui
servent comme squelettes du récit.
Entamer la création: aborder un montage de ces images, faire un
brouillon d'écriture en image/son, retravailler, décomposer, recomposer,
expérimenter. L'écriture du film - l'écriture audiovisuelle - sera
abordée pendant cette étape, car ce n'est pas un film-à-scénario avant le
montage. C'est comme cela aussi que j'ai construit mes autres films
non-traditionnels ("Vision From The Edge", "A Very Easy
Death", "Labyrinthe"). Je les écris en les montant,
en quelque sorte: l'écriture est vraiment visuelle. C'est comme un conte
inventé: l'histoire n'existe qu'au moment où elle est racontée. En
revanche, je bénéficie de la technologie moderne qui me permet d'avoir une
trace sur support numérique!
Le résultat final sera un film sur support vidéo (Master en Béta
numérique), d'une durée d'environ 1 heure. Un calendrier de travail est
joint en ANNEXE II.
Je reprends les paroles de Ryszard Kapuscinski : "Aussi
curieux que cela paraisse, la vie humaine dépend d'éléments aussi fugaces et
fragiles que l'ombre. L'arbre est plus qu'un arbre, il est la
vie. Si sa cime est frappée par la foudre et que le manguier brûle,
les gens ne pourront plus s'y abriter du soleil ni s'y réunir. Ne
pouvant s’y réunir, ils ne seront plus en mesure de prendre de décisions,
d'entreprendre des démarches. Mais surtout ils ne pourront plus se
raconter leur histoire, qui ne peut être transmise que de bouche-à-oreille, au
cours de ces réunions vespérales, à l'abri d manguier. Alors ils
l'oublieront, sa mémoire disparaîtra. Ils deviendront des hommes
sans passé, autrement dit personne."*
"Leur histoire n'existe pas en dehors de celle qu'ils
racontent. …Et chaque génération, en écoutant la version qui lui est
transmise la modifie, la transforme, l'enjolive et la
colore. Délestée du poids des archives, de la rigueur des données et
des dates, elle atteint sa forme la plus pure, la plus cristalline, la forme du
mythe."*
* Toutes les citations sont du livre
« Ebène : aventures africaines » de Ryszard Kapuscinski ,
Ed. Plon, 2000.
** référence au film « Kirikou et la sorcière » de
Michel Ocelot.
*** Référence au film « Le voyage de Chihiro » de Hayao
Miyazaki.
**** bibliographie partielle : Edward T. Hall « Au-delà
de la culture » et « La dimension cachée »; Stéphane Labat
« La poésie et l’extase »; Michel Loiris « L’Afrique
fantôme »; Amin Maalouf « L’Ami Africain »
Camara Laye « Le maître de la parole »; Théodore Monod
« Le chercheur de l’absolu » et « Méharées »; Pierre Rabin
« Paroles de terre »; Lilyan Kesteloot « Les épopées d’Afrique
noire »; Hampâté Bâ « Amkoullah, l’enfant peul »;
Mongo Béti « Trop de soleil tue l’amour »; Breyten Breytenbach
« Retour au paradis
ANNEXE I
Le(s) voyage(s)
Il y
avait d’abord un tout premier séjour à Dakar et à Gorée pour des réunions de
préparations.
Le
premier voyage de repérage s'est déroulé au mois de février, entre Gorée et
Niafounké, à quelques kilomètres de Tombouctou.
Le
deuxième s'est déroulé au mois d'octobre, entre Bamako et Tombouctou.
Ce récit du premier voyage est le contexte dans lequel se situe
une partie du film, mais ce n'est pas le film.
Nous devions tracer la route pour la caravane de poésie africaine
entre Gorée et Tombouctou.
Je ne savais pas, en arrivant à Gorée une deuxième fois, qu'on
allait déjà entreprendre un parcours de repérage. Je suis invitée,
j’ai pensé, pour encore une réunion de travail sur le
projet. Imaginez mon étonnement de voir un camion 4/4 nous attendre
avec Iba, guide sénégalais et son associé, Alain, chauffeur français qui a
sillonné le continent africain depuis de nombreuses années. Cet
élément de surprise est important car j'étais complètement prise à l'improviste
sans aucune préparation psychologique. Mes premières impressions étaient
d'autant plus fraîches.
Notre équipe comportait des éléments bien différents à tous les
niveaux:
Sidy, informaticien sénégalais qui a fait ses études aux
Etats-Unis et qui devait faire une étude de faisabilité d’un CD-Rom;
Nafi, assistante de direction, dévouée musulmane en prise avec la
modernité, qui assurerait la liaison entre nous et l’Institut;
Frans, photographe-poète néerlandais, "Dogon blonde"
avec ses longs cheveux, qui a tout rêvé avec Breyten au départ;
Bou, poète d’Afrique australe à réputation internationale qui a
passé beaucoup de temps dans des festivals à l’étranger;
et enfin moi, Chinoise-Canadienne, avec Nath, mon assistante
française qui n’est jamais partie plus loin que les banlieues de son Lyon natal
Nous avons perdu beaucoup de temps à Dakar à attendre l'arrivée
tardive de Bou, nouvellement désigné « Directeur culturel » par
l’Institut. En attendant, Nafi a pris l’initiative d’engager, par
recommandation de son cousin, l'équipe de Alain et Iba avec leur camion, qui
entreprenait à nous emmener à Tombouctou, transport, logement, nourriture tout
compris. J’ai gardé un "journal" visuel avec ma caméra DV pour me
rappeler du déroulement des choses ; pendant que Nath tenait un carnet de
voyage écrit.
A l'ombre des impressionnants baobabs vers Tombakunda, une
certaine dynamique de groupe s’est déjà installée. Nafi et Bou
entretenaient un rapport de forces, la première voulant tout organiser et
diriger avec une certaine désinvolture envers l’officiel "chef du
groupe" - Bou. Bou a compris l'enjeu rapidement:
s'il perdait le statut du chef, il ne pourrait plus prétendre à son
salaire, dont il avait impérativement besoin. Il s’est défendu avec une rare énergie.
Tandis que Sidy, malgré son éducation à l'occidentale, n'a pas été content
qu'une femme musulmane soit aussi impudique et agressive.
Le groupe était scindé en deux. Nous efforcions d’avancer notre
travail malgré la mauvaise ambiance. Nous avons poursuivi la route
vers Kayes, ville d'où vient la majorité d'immigration malienne en
Europe. Nous sommes installés dans un ancien hôtel de gare, vétuste
et grouillant de souris et bêtes diverses. Bou et Sidy, scandalisés, ont insisté pour changer d’hôtel dès le lendemain.
Nous avons continué notre trajet en train jusqu’à
Bamako. Je suis allée rejoindre les hommes à l'arrière du train…
l'ambiance était encore bon-enfant, blagues, bière, échanges d'anecdotes entre
Bou et Frans sur les festivals de littérature à l’étranger où ils ont été
invités tous les deux… puis, un coucher de soleil magnifique sur les
rails et un jeune homme qui a rougi aux taquineries (que je n’avais pas
compris) de ses frères africains à propos de la "Japonaise", buveuse
de bière.
Alain, le chauffeur, a accompagné le camion dans le train de
marchandise. Il est réveillé au petit matin par un voleur
qui brandissait un couteau. Le grand et blond Alain a sorti son
pistolet qui était sous son oreiller, le voleur s'est enfui.
Cette histoire ne nous a guère enchanté lorsqu'il nous l’a racontée à Bamako.
A Bamako, les tensions dans le groupe ont explosé au bord de la piscine. Une violente
confrontation a eu lieu. J'ai fait tout ce que je pouvais pour
pacifier les choses : j’ai senti que personne n'a vraiment osé me
contrarier ouvertement, mais que personne ne m’a écouté vraiment parce que je
n'étais pas, dans leur esprit, "qualifiée" pour agir par rapport à la
réalité africaine.
Pourtant, j’ai très bien compris ce qui s'est passé entre eux :
les ambitions personnelles, la mauvaise foi, la méfiance nord/sud, les préjugés
très ancrés homme/femme, une absence de communication honnête : ce cocktail
désastreux a conduit tout droit à la confrontation.
Il a même été question de rebrousser chemin. Nous avons
voté de continuer. Il y avait encore 800 kilomètres à parcourir
ensemble, au moins.
A Mopti, nous sommes emmenés à visiter une île de pêcheurs de Bozo. Je me suis
rendu compte que nous nous promenions dans les ruelles où les villageois
dormaient effectivement dehors : c'était comme si nous étions en train de
jouer les touristes
dans un lieu d’intimité. Quand nous
avons vu un homme étendu sur sa natte avec une fièvre de cheval murmurant à son
gamin d'aller chercher des médicaments, Nath et moi avons décidé de faire
demi-tour. C'était trop indécent, nous étions très gênées. Nous
avons remarqué que, au contraire, Bou et Sidy blaguaient et semblaient à l'aise
dans cette situation. Cela m’a paru contradictoire que,
seulement quelques heures aupravant, Bou
est venu me voir en cachette pour me faire part de sa gêne par rapport au blond
Frans, pourtant censé être son ami (toutes ces tournées de festivals en Europe
ensemble!), qu’il juge « totalement insensible » aux frères
africains car il (Frans) a voulu les photographier malgré leurs protestations.
Une situation de huis clos - même si c’était un huis clos en
mouvement (nous voyagions à 8 dans le camion 4/4 pendant 10 jours) - déclenche
toujours beaucoup de tension de groupe et des réactions extrêmes de stress.
La tempête de sable nous a aveuglé lorsque nous sommes parti de
Mopti. En quittant la dernière route goudronnée, nous avons d'abord
pris une piste; puis, même la piste a disparu. Malgré le GPS du
camion, Alain annonça que nous étions perdu. Nous avons fait appel à
un vieillard marchant en pleine brousse qui a su nous guider grâce au signe d'une feuille, ou l'aspect d'une
dune ou d'un rocher.
C'était au coucher du soleil que nous avons décidé de passer la
nuit dans le premier
village venu, car dans le noir, sans piste, notre situation serait encore plus
difficile.
Les villageois, malgré une absence de moyen de communication
(personne ne parle leur dialecte), nous ont offert leur hospitalité à
bras ouverts. J’ai
« discuté » avec les femmes, surtout avec des gestes - nous avons
parlé de nos enfants respectifs et de nos hommes…enfin, le même
"girl-talk" partout dans le monde! La plus
"riche" d'entre elles m'a invité à me reposer dans sa maison en dur -
en terre - entourée d'une cour. Son mari travaille à Bamako,
dit-elle avec une fierté apparente.
Nous avons égorgé une chèvre et nous l'avons mangée.
Les villageois sont venus nous montrer leurs
maladies. Ils nous ont pris pour des médecins sans
frontières. Mais nous n'avions rien à leur donner.
J'avais apporté avec moi comme cadeau, des petites boîtes achetées
au quartier chinois en France, avec dedans des petites tortues argentées qui
secouaient dans tous les sens lorsqu'on remue la boîte. J'en ai
donné une au plus vieux d'entre eux.
J'imagine ce qu'il raconterait à ses petits-enfants un jour :
« une "Japonaise" aux yeux bridés m'a donné ça, un jour quand un
étrange camion 4/4 a débarqué chez nous… » Personne ne le
croirait, même à l'ombre du plus grand baobab du village (d’autant plus que,
chez lui, il n’y avait que des dunes, et pas de baobabs !)
Finalement, pris par le temps, nous sommes obligés de faire
demi-tour juste quand le but était presque atteint : nous étions à quelques
heures de Tombouctou, paraît-il.
J'avais un impératif qui m'attendait à l'autre bout de la terre,
c'était indispensable pour moi de reprendre l'avion prévu. L’homme
de ma vie du moment, qui ne passait que quelques moments, entre les avions,
chez moi, m'a fixé rendez-vous à une certaine date. Il n'en
était pas question de le rater.
Paradoxalement, en Afrique où le temps n'a aucune importance,
j’étais en retard.
Nous avons rebroussé chemin. Tombouctou a su garder
tout son mystère. Intouchable. Inatteignable.
Tout comme si, dans une ancienne histoire ou un conte, les membres
d'un groupe, choisi par les dieux pour passer une épreuve collective, ont été
tellement minables, ont tellement manqué de générosité et d'intelligence, que le Graal leur a
échappé. Evidemment.
Pourtant, je me demande aujourd’hui si le Graal n'a pas été autre
chose que la destination de Tombouctou.
Peut-être la clé s’est trouvé dans le thé africain : 'Doux
comme la vie, sucré comme l'amour, amer comme la mort.'
(FIN du premier voyage de repérage : le deuxième s’est
déroulé entre Bamako et Tombouctou où une jeune femme africaine très chic nous
a rejoints. Annabelle
a fait ses classes en Europe, et a su parfaitement parler le langage de la
flatterie à tous ces messieurs qui dirigeaient les organisations
internationales pour le développement. Derrière mon dos, elle s’est
plainte à eux que je ne sois pas africaine.
Ambitieuse et habile, habillée toujours en tenues
« designer » japonais, allergique à la poussière et craignant la
chaleur, elle réussit à se faire nommer « Directrice de la Caravane de Poésie
Africaine ». C'était après que j’ai renoncé au projet.)
ANNEXE II
CALENDRIER DE TRAVAIL
2005
Fransvier -
Avril Classement
images/sons
Lecture/Recherche
du matériel écrit
Écriture
du texte voix-off
Mai –
Octobre Montage
Novembre Création
sons
Décembre Conformation,
Mixage, Masters
Le résultat final en DV, avec 1 cassette Master en Béta Numérique
non-sous-titrée, 1 cassette sous-titrée en anglais et 1 cassette sous-titrée en
français (partie non-francophone).
PARTIE C – BUDGET
Frais de subsistance :
10 mois x $2000 par
mois $
20000
Frais de location :
Final-Cut
off-line $500 x 4
mois $ 2000
Final-Cut
on-line $500 x 10
jours $ 5000
Cachets et honoraires professionnels :
Créateur
de
son $ 1000
Mixeur $
1000
Assistant
( mi-temps) $
500 x 10
mois) $ 5000
Frais de production :
Cassettes,
dubs, télécinéma (pour matériel
16mm) $
1000
Droits
de
musique $
1000
Droits
littéraires
(citations) $
1000
TOTAL $
37000
PAGE 15
DATE
\@ "D/MM/YYYY" 5/10/2004
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