Thursday, 6 December 2018

NIAFOUNKE, MALI




PAWAGANAK*: à la recherche de Tombouctou
* mot d'indien Objiwa:"à la recherche d'esprits de rêve"
(Brouillon au stade des corrections, d'une demande de Bourse du Conseil des arts du Canada, 5 octobre 2004)


à la source

1974 - 2004.
1974: "PAWAGANAK: A Great Canadian Puberty Rite", film documentaire 16mm, 20 minutes, subventionné par le Conseil des Arts du Canada.
Trente ans se sont écoulés depuis cette quête de PAWAGANAK: qui a été pour moi "le glorieux rite canadien de la puberté".
Aujourd'hui, je reviens vers le Conseil des Arts avec la proposition d'un film-essai tiré d'un autre voyage initiatique.

Il y a 30 ans,  j'accédais à la nationalité canadienne, loin de ma ville natale: "mon" Hong Kong d'origine.  C'est à cette époque aussi que je devins cinéaste.  En quittant ma culture d'origine, j'avais aussi perdu l'utilisation de ma langue maternelle - le chinois - qui était mon outil d'écriture jusqu'alors (mes articles paraissaient régulièrement dans les journaux d'étudiants à Hong Kong).  J'avais décidé de remplacer cette langue par une autre qui est principalement visuelle: le langage filmique.  J'avais alors 20 ans, l'âge de la curiosité naïve, innocente, et sans préjugés. Fraîchement bachelière du programme des Arts de Communications au Loyola College (pas encore tout à fait Concordia), je voulais filmer un voyage de « reconnaissance » de mon pays d'adoption en le parcourant d'un bout à l'autre, d'est en ouest.  Le Conseil des Arts m'accorda une bourse d'"EXPLORATIONS" (un titre bien approprié pour mon projet d'alors).  Un beau matin, je partis sur la route avec une caméra Bolex 16mm, dans une camionnette Volkswagen conduite par John Cressey, mon collaborateur, caméraman/photographe.

"What we found in that long hot summer of 72", ce que j’énonce en voix-off, à la fin du film "PAWAGANAK: A Great Canadian Puberty Rite", "was not the end of the rainbow, but something else, that we'd probably only fully understand in many many years to come."(Ce que nous avons trouvé pendant l’été long et chaud de ’72 n’était pas le bout de l’arc-en-ciel – mais bien autre chose, ce qu’on ne comprendrait probablement que bien plus tard…)

1974 - 2004… Ces "many many years to come" se sont écoulées et j’aborde d’autres horizons.  En effet, j'ai eu récemment l'opportunité et le bonheur de faire et de filmer un autre voyage, en Afrique cette-fois-ci.  Pour des raisons que j'exposerai plus tard, le film-documentaire initialement prévu n'a jamais abouti mais un riche matériel audiovisuel a résulté de ces repérages.

C’était suite à mon film-portrait sur Breyten Breytenbach - "VISION FROM THE EDGE" (tourné en 1995, terminé en 1998, fourni comme l’un des œuvres de soutien)- que nous avions commencé à rêver ensemble d'une série de films sur des poètes voyageant dans des endroits en transition sociale, historique ou politique. L’idée était que ces hommes et ces femmes qui sont en quelque sorte en marge de la société, étant donné que leur « production » ne faisait avancer ni l’économie ni le progrès scientifique ou médical étaient, de part, justement, leur statut d’être « au bord de la faille », des voix de la conscience – un témoignage important et essentiel de notre monde.  Souvent ce sont également, malgré parfois une vision très sombre de certains, des voix porteuses d'espoir.

Breytenbach, avec quelques « complices », avait rêvé d'une caravane de poètes africains modernes (poètes publiés en langue écrite) à la rencontre de leurs confrères et consœurs traditionnel(le)s (griots et conteurs dans la pure tradition orale).  Ce projet était-il réalisable ? Breyten avait fondé, quelques années auparavant, l’Institut Gorée sur l’île du même nom, emblématique d’une page sombre de l’histoire de l’humanité, l’esclavage.  Cet institut pan-africain pour la démocratie et la culture en Afrique, en collaboration avec HIVOS, l’agence néerlandaise pour le développement, a organisé ces voyages de « repérages » (3 en tout). Nous devions trouver le meilleur itinéraire pour cette éventuelle caravane, partant de l'île de Gorée (Sénégal) pour nous conduire par les pistes et cours d'eau à travers le Mali, vers le nord, à Tombouctou : ce Tombouctou qui était le haut-lieu du savoir, joyau de la culture africaine au XVe siècle, avant qu'il ne sombre à nouveau dans l'oubli et la misère, presque englouti par l'impitoyable nature désertique qui l'entoure.  Oui, la trouver : cette ville mythique que beaucoup, dans les pays développés ne saurait localiser sur une carte géographique, et ainsi retrouver ce lieu mystérieux qui invite au rêve et aux évocations littéraires en Occident.

Au stade de "projet", cette caravane se voulait entièrement libre, fantaisiste, indépendante, "évitant les itinéraires officiels, les palais, les hommes importants et la grande politique"*, pour citer Ryszard Kapuscinski, dont l'excellent ouvrage "Ebène" m'a beaucoup frappé par la pertinence d'observation sur le continent d'Afrique.

Nous étions 7 ou 8 à l’œuvre : un poète-photographe d’Europe du nord qui, avec Breyten, était à l’origine de l’idée ; un autre poète d’Afrique australe désigné « chef de projet » par les organisateurs ; 2 représentants de l’Institut (une assistante de direction et un informaticien) ; puis moi et mon assistante.  S’y ajoutaient le chauffeur français du camion 4/4 qui nous transportait et son partenaire, guide sénégalais.  

Mon rôle était d’étudier la possibilité de réaliser un film-documentaire sur cette éventuelle Caravane de poésie africaine.  J’étais parachutée dans cette aventure par celui qui avait créé l’idée au départ.  Moi - cinéaste canadienne aux yeux bridés travaillant en France – je n’avais jamais mis les pieds en Afrique australe auparavant.  Je finis par jouer essentiellement un rôle de médiatrice comme le montrera la suite de cette aventure.  Le  1er voyage de repérages s’est avéré difficile à cause des rapports tendus entre les participants (voir l’Annexe I : description du voyage) et il a fallu que je fasse avancer le  projet tout en préservant la bonne entente du groupe.  Cela a fini par beaucoup me coûter émotionnellement et nerveusement.  C’est du moins l’impression qui est restée dans ma mémoire.

"Cela fait longtemps, oh oui, cela remonte à la nuit des temps.  Car la frontière de la mémoire est celle de l'histoire.  Auparavant, il n'y avait rien.  L'auparavant n'existe pas.  L'histoire est ce qu'on se rappelle."*



Le point de vue : le conte revisité

Revenons un instant en arrière.
1974,  PAWAGANAK: le mot d'objiwa, le titre de mon film-documentaire, a été une trouvaille dont j'ai été très heureuse.  Il signifie "à la recherche des esprits de rêve".  Pendant le rite initiatique d'un adolescent, le futur homme est envoyé vers un territoire inconnu pour effectuer une retraite de plusieurs jours.  Cette expérience le conduira à assumer sa survie physique et matérielle et à affronter l'inconnu.  Il apprendra à mieux se connaître :  comment fonctionner face aux doutes et aux dangers, trouver en lui ses forces et reconnaître ses faiblesses, se réconcilier avec la nature et la solitude pour atteindre, peut- être, des révélations métaphysiques au sens plus profond.

Depuis mon retour de ce périple africain, je me suis justement rendu compte, peu à peu, que les repérages eux-mêmes étaient source d’une autre initiation, un autre apprentissage. J'ai compris que cette quête à la rencontre des conteurs (griots) africains était elle-même le CONTE raconté.

Moi-même, je suis devenue un personnage classique de conte, que ce soit Perceval, Candide, un Kirikou** d’Afrique ou un Chihiro*** d’Asie.  Cette dimension de conte se trouve non seulement dans la promesse de quelque chose de précieux (un lieu mythique, un savoir essentiel ou une expérience fondamentale) en fin de parcours, mais aussi dans l’ensemble d’épreuves qu’il fallait affronter pour arriver à une révélation finale et importante.

Rien ne me préparait à cette expérience.  Issue du quartier ultra-huppé de Repulse Bay Road d'Hong Kong, j'avais reçu l'éducation d'école privée pour jeune-fille-de-bonne-famille-anglophone à Westmount, avant de jouer la petite princesse des nuits parisiennes, avec toute la bande d'artistes et acteurs fêtards des années pré-Sida des 70s.  Ce voyage africain - en camion 4/4, transport local et pirogue dans des conditions très difficiles à travers les "villes" à l'hygiène plus que sommaire et les villages perdus dans des étendues de sable, était une "grande première".  C’était un apprentissage physique et psychologique, une initiation : apprendre à apprivoiser la peur de l’inconnu comme un enfant doit le faire pour grandir.

Là-bas, dans les villages, on nous servait ce breuvage brûlant et sucré dans des tasses presque collectives (à peine rincées): notre hôte déclamait, en même temps qu'il versait notre thé: 'doux comme la vie, sucré comme l'amour, amer comme la mort'.  Cette petite phrase était comme le leitmotiv de ce voyage : un périple physiquement très dur qui m’a amené à réfléchir et à essayer de comprendre le sens, justement, de la vie, de l’amour, de la mort.  Pour y arriver, si l'on avait la chance et le bonheur d'y arriver, cela prendrait du temps.

Et le temps, l’Afrique en a à revendre.

En rentrant, je trouvais qu’un film-documentaire classique racontant un tel voyage ne m’intéresserait pas.  C’est sans doute la raison pour laquelle tout ce matériel audiovisuel capté pendant ces voyages de repérages dort dans un coin depuis quelques années.

Il était nécessaire de prendre un temps pour mûrir ces images et ces sons et de trouver une structure dans laquelle les placer et les faire vivre, revivre.

Suite à la récupération par la nouvelle « Directrice culturelle » de notre projet de caravane pour servir sa propre ambitionj’ai renoncé à participer à la Caravane de la poésie africaine, organisée cette année-là.  Elle a eu lieu, finalement, s’intégrant à un ensemble d’évènements médiatiques officiels organisés par le Ministre de la Culture du Mali.  Tout le monde a tiré un profit politique de cette Caravane de poètes : les Maliens, les Institutions, et la Directrice culturelle qui a pu par la suite imprimer cette expérience sur sa carte de visite.  Mais les discours officiels, les danses folkloriques dans des « palais de culture » construits pour épater des bailleurs de fonds occidentaux, étaient trop éloignés de l’idée au départ d’une Caravane de poésie  « complètement libre de toute affiliation ».

Sans doute par amertume aussi, j’ai laissé donc dormir mes bobines d’images. Mais ce périple, entrepris depuis déjà maintenant longtemps, m’habite aujourd’hui plus que jamais, et plus que je ne pouvais imaginer.  Je commence à comprendre que Tombouctou n’a été que prétexte pour une réflexion sur moi, il m’a servi bien au-delà du but fixé au voyage, tel un peintre abstrait se sert du tracé dessiné d’un objet réel comme base de son envol.

Je suis prête maintenant à faire ce film - un film-essai – en utilisant ce matériel concret, au-delà d’un documentaire traditionnel. Dans mon projet de film-essai, je souhaite justement que le parcours africain soit lié intimement au parcours spirituel et émotionnel qui j’ai effectué dans le temps qui sépare les deux films de voyage (les 30 ans de vie depuis le premier "PAWAGANAK") et qu’ils soient abordés en parallèle.

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Tous les déplacements, les parcours, les voyages n’ont pas la même valeur, à cause des motifs qui les provoquent, mais surtout à cause de la coïncidence qui s’établit parfois entre ces parcours, des rencontres, à un moment de notre vie.  Ainsi ce voyage en Afrique a eu pour moi une résonance particulière, a constitué une sorte d’étape dans ma vie. 

Je me suis rendu compte que, pour monter un film qui soit parlant à partir de ce matériel, il me faudrait remonter beaucoup plus loin … et renouer avec le 1er “PAWAGANAK”.

Ces 30 ans qui ont séparé les deux films étaient remplis de surprises, de détours, d’inattendus.  Ce sont ces 30 ans d’expérience de vie qui m’ont fourni la force nécessaire pour faire face à cette épreuve et de tirer profit spirituellement.  Ma participation au voyage, quoique difficile, a réveillé en moi des souvenirs anciens, des savoirs enfouis, que toute une partie de mon activité avait oblitérés, caché, et fait passer au second plan.

Effectivement, après l'exploration du Canada et le statut de "nouvelle-immigrée", j’ai choisi de vivre un 2ème exil en France et mon parcours a été interrompu par du va-et-vient incessant entre le Québec  - pays de l'hiver nourricier de mon imaginaire, détenteur de souvenirs de mes années formatives - et Paris, fantasme de toute mon adolescence.  

Il y a eu une rencontre décisive qui a déterminé le cours de ma vie adulte: Eric Rohmer, avec lequel j'ai collaboré (montage et musique) depuis mon arrivée dans la capitale française. 

Il y a eu ensuite un arrêt professionnel imprévu mais long : huit années passées sous silence dans le cadre d’une intégration dans une famille hyper-traditionnelle asiatique dans laquelle la punition corporelle des enfants et des épouses désobéissantes - de mariages arrangés souvent - étaient encore de rigueur. Un vrai baptême du feu, où les leçons apprises étaient néanmoins utiles. Huit années d'épreuves, mais couronnées de bonheur: la vie, la naissance de 3 enfants.

Ces 3 petits "Candides" m'ont re-propulsée vers la lumière, ramenée à la vie : la vraie, à la liberté, à la création cinématographique – ce qui a engendré une deuxième vie artistique accompagnée de jobs « alimentaires » à l'UNESCO, au magazine VOGUE, aux agences de news, dans tout et n’importe quoi pour élever ces bambins, seule. Eric Rohmer m'a beaucoup touchée par son incroyable loyauté: après huit années d'absence de ma part, il m'a tout de suite proposé de continuer notre collaboration. J'ai assumé le montage de tous ses films depuis 1990.  J'ai pu reprendre mes activités de cinéaste indépendante aussi, avec la production de quelques films, notamment celui sur Breytenbach.  Les invitations de part et d'autres pour présenter les films de Rohmer et les miens m'ont ramenée à mon pays de neige - le Canada, et à ma ville natale, tropicale - Hong Kong.  Tout en menant une vie quotidienne de femme et mère seule avec trois enfants à élever.  

Suite à une autre rencontre décisive avec un 2ème mentor - intellectuel, artiste et activiste dans son pays d’origine où ses efforts de lever la voix contre l’injustice lui valaient des années en prison -  une certaine conscience socio-politique, jusque là à peine esquissée, commença à prendre place dans ma vie.  Avec lui, grâce à lui, j'ai pu élargir mon horizon: l'Afrique australe, l'Afrique du nord, l'Afrique du sud.  L'apprentissage ne s'arrêtait pas à 30 ans, ni à 40, ni même à 50.

À 20 ans, j'étais très occidentalisée (Hongkongaise fraîchement débarquée dans le « swinging » Montréal de ‘68). Aujourd’hui, je retrouve paradoxalement mon identité, mon passé oriental malgré et grâce à ce parcours en Occident.

Que c’est long, 30 ans !  C’est long, en Occident, à notre époque.   Il y a 30 ans…il y a longtemps… 

"Ces expressions ("il y a longtemps", "il y a très longtemps", "il y a tellement longtemps que personne ne s'en souvient") permettent de brouiller la hiérarchie du temps.  Le temps ne se développe ni ne s'ordonne de façon linéaire, il prend une forme dynamique, rotative, uniformément circulaire, comme la Terre.  Dans la conception des Africains, la notion de développement n'existe pas, elle est remplacée par la notion de durée.  L'Afrique, c'est la durée éternelle."*
       
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Mais l’Afrique et ce voyage : ne m’ont-ils pas révélé une autre perception du temps où j’ai retrouvé ce que je suis profondément?

En Asie, on n'est pas censé comprendre la plus petite parcelle de notre vie avant 60 ans, et d'ailleurs pour l'anecdote on ne peut consommer l'opium qu'à partir de cet âge avancé.  Mais le temps où l’on vit, au présent, est un temps compressé, « speedé » .  Le monde a évolué vers le concept "fast": le fast-food, le fast-image, le fast-culture, le fast-guerre, le fast-victoire, le fast-star, le fast-politique, le fast-amour, le fast et haut-débit de communication.  Pendant que moi, je suis allée en contre-sens : ma notion du temps a  changé radicalement depuis le 1er “PAWAGANAK”.  J’apprécie de plus en plus le temps qui passe comme la "patina" qui s'accumule sur un tableau, le dotant de cette merveilleuse lumière.   Alors, quoi de plus approprié, et de plus intéressant, que de parler du temps écoulé, de l'âge et du vécu à travers le récit d'un voyage en Afrique - ce continent où l'âge trouve sa place, où la durée du temps n'a pas le même sens que pour le "fast-Occident"? 

Il n’y avait pas que la perception du temps, similaire au mien, que j’ai retrouvée en Afrique.  Là-bas, tout était complètement inattendu, surprenant, impressionnant, mais tout, aussi, était l'écho de quelque chose déjà vécu, chez moi, familier, réconfortant.

"L'heure du soir est importante aussi parce que c'est le moment où la communauté s'interroge sur son essence et ses origines, prend conscience de sa particularité et de sa différence, définit son identité.  C'est l'heure où l'on converse avec les ancêtres qui, même s'ils sont partis, sont toujours là, nous accompagnent dans notre vie, nous protègent contre le mal.  Le soir, le silence sous l'arbre n'est qu'apparent.  Il est en fait saturé de voix, de sons, de murmures multiples et variés, qui viennent de partout, des branches élevées, de la brousse, des profondeurs de la terre, du ciel."*

Chinoise, je vis tous les jours avec mes ancêtres disparus.  Je converse avec eux, leur demande conseil, leur prie de faire leur travail (de protecteurs) avant chaque étape difficile.

L’Afrique était une étape difficile, mais exaltante, ce qui n’est pas synonyme de « excitante ».  Au contraire.  l'Afrique dont j'ai été témoin m'a interpellée d’une façon violente.  J’ai vu la dureté de la vie quotidienne où rien n’était acquis.  Dans le sable, dans la terre : partout il y avait des débris, des restes de sacs plastiques qui ne se dégradent pas dans la nature ;  lorsqu’une maison en terre est construite, les murs sont parsemés de restes de sacs plastiques.  Vision surréaliste mais malheureusement trop réelle.
Les villageois ont ramassé la moindre poubelle derrière notre passage :  pour eux, tout représentait quelquechose qui pouvait être recyclée : un bout de papier métallique, un carton en plastique, un bout de verre.  C’était simple : la moindre de ces choses était PLUS que ce qu’ils ne possèdent. 
Les femmes nous ont emmené des enfants et des vieillards malades, présumant que, étant occidentaux, nous possédons la formule magique pour les soigner.
J'ai éprouvé une impuissance épouvantable, une extrême frustration face à l’impossibilité de fournir réellement une aide adéquate à la demande.  J’ai été accablée par le vaste chantier que ce Continent représentait : par là commencer ?  Comment faire pour que cela fasse une différence ?
J’ai aussi été très en colère.  Est-ce l'indifférence du Nord qui m’a mis dans cet état ?  Sans doute, mais aussi l'opportunisme de certains Africains aux dépens de leurs propres "frères" moins avertis.  Ceux qui ont été éduqués en Occident ne revenaient pas toujours « au pays » avec une grande compassion pour leurs compatriotes : ils ont appris et acquis un goût pour le pouvoir et le profit que maintenant ils veulent exercer sur leur propre peuple.  Désormais, je ne pourrai plus voir les gens, les choses, la vie, de la même façon, avec les mêmes yeux qu'auparavant, et c’est en cela que ce voyage fut difficile physiquement mais exaltant et décisif.

Tout m’obligeait à puiser au plus profond de moi-même pour trouver de quoi m’armer pour faire face, physiquement, moralement, émotionnellement.  Je suis consciente maintenant que j’étais alors dans un état irrationnel d’invincibilité pendant tout le voyage (dans mon esprit, les 3 voyages de repérage se sont mélangés en un grand périple africain).  Invincible, car animée, protégée, motivée par l’amour de ces pays et la confiance de celui qui m’avait introduit dans cette découverte.

« Le cœur a ses raisons, que la raison ignore ».  Lorsque j'avais accepté, aveuglement, de participer à cette expédition, c'était surtout un pari personnel, et aussi pour ne pas décevoir celui qui m’avait confié la tâche de « concrétiser » ce rêve cher à nous : réussir non seulement un film mais le pari fou d’un « festival » en mouvement dans des endroits difficiles avec un groupe de personnes toutes possédant un fort caractère.  Tout au long de ce grand périple, je n'avais pas le soutien physique d'un entourage proche et familier. L'être aimé de cet époque était loin, très loin; il fallait gérer les soucis pragmatiques de babysitting à Paris par téléphone depuis une cabine devant notre petit "hôtel" modeste de Tombouctou, je finis par comprendre que mon propre pari fou et personnel était sans doute le "passage obligé" souvent décrit dans les contes d'enfants ou sur des cartes de Tarot.

J'ai franchi une étape, j’ai affronté l'inconnu, j'ai évolué intellectuellement dans une nouvelle direction, j’ai vaincu ma peur d'un continent complètement différent du mien, animée par l’amour. 
On dirait que tout mon véçu précédant cette expérience n'était que préparation pour vivre et comprendre cette aventure.  Cette preuve ultime d’amour et l’épreuve de soi (« qui suis-je ?  que puis-je supporter ? ») devenaient, ensemble, un contexte de « Conte ».

En conclusion

Au-delà de ce but mythique (mener à bien cette expédition vers Tombouctou) qui m’orientait comme une promesse, j’ai découvert la réalité africaine, je me suis mise à l’épreuve de l’absence de l’être aimé, et de la difficile rencontre avec des compagnons de voyage subis plus que choisis.  J’ai découvert que tout ce que j’avais vécu pendant des années - bien que parfois cela ait paru empêcher ce cheminement vers la lumière, la clarté d’expression  - au lieu de m’éloigner de mes origines, avait permis de les retrouver. 
En effet, je n’appartiens pas à un seul lieu, un seule temps – Hong Kong, Canada, France : suis-je du « sud » ce qui me lie aux peuples africains sur ma route ; suis-je du « nord » vers lequel ces mêmes Africains se tournent pour demander de l’aide, morale, financière, médicale ? En tant qu’Asiatique, je me payais le luxe d'être outsider et insider en même temps: outsider, parce que nous appartenons à deux civilisations, deux races très différentes; mais insider, parce que eux et moi sommes non-blancs, donc, « nous » contre  « eux » en quelque sorte.

Ma vie a pu me sembler morcelée et pourtant mon travail de monteuse a accompagné et renforcé la recherche d’unité et d’accord avec moi-même. J’ai appris à parler plusieurs langues et à maîtriser le temps et les symboles grâce au langage cinématographique. Le dénouement de l’Afrique m’a dépouillée du superflu accumulé pendant des années et m’a révélé que j’existais toujours identique à moi-même, et plus forte, malgré la complexité des apparences. Ce voyage fut comme l’étincelle décisive où je me suis retrouvée moi-même. 

Reste maintenant à assembler tous les éléments que je possède et de les organiser, de les assembler, de les refaire vivre, refaire parler, refaire résonner.  Je parle de la vie aussi bien que du film.  Comme au montage.  Comme à la fin d’un conte quand le sens apparaît.

Le traitement audiovisuel

Le trame linéaire - le périple africain - serait présentée en parallèle de la 2ème trame - linéaire aussi, mais plus espacée, racontant des couvenirs ou des moments expressifs pris dans ces 30 années écoulées entre le 1er et ce 2ème "PAWAGANAK".
Stylistiquement, cette façon de travailler et de construire un récit cinématographique est une grande évolution depuis le 1er film qui était un documentaire classique, chronologique. 

Il est important que ce second film de « PAWAGANAK » fasse référence au premier, car  ce deuxième voyage est un rite de passage qui renoue avec le 1er.  Ce n’est pas un passage vers quelque chose de nouveau, mais vers une réconciliation avec les « moi » assumés (comme des masques) pendant ces 30 années (le « moi » asiatique, le « moi » canadien, le « moi » français).  La boucle sera bouclée.

Je citerais volontiers des « ancêtres » dans cette même démarche et qui pourraient me guider : Agnès Varda (ses « Glaneurs et la Glaneuse »,  Johan van der Keuken (ses « Vacances prolongées »), Chris Marker (son périple « Sans soleil »)…Alain-Luc Godard.

Le film va se faire au montage, c’est évident et cela correspond à ma manière d’être.  Mais tout d’abord, il va avoir un classement important du matériel audiovisuel, non seulement de l'Afrique, mais aussi des autres instants, d'autres continents, d'autres tranches de vie.  Des images captées sur DV et sur d'autres supports pendant ces années- des routes parcourues avant et depuis.

Puis,  l’écriture du film,  tant sur le plan textuel que visuel et sonore.
Le texte de la  « voix-off »  comportera, d'une part, des extraits de mon carnet de voyage en Afrique et d'autre part, des réflexions personnelles sur beaucoup de choses.  Par exemple, sur le passage du temps – le décalage entre les espoirs et les ambitions de 20 ans et l’accomplissement ou la frustration des choses inachevées à 50 ;  sur le Choc culturel (cette notion de Edward T.Hall si cher à mes 20 ans est-il encore valable à notre ère de Globalisation) ; aussi une réflexion sur la connaissance et la maîtrise de soi à un âge mûr : comment garder confiance en soi et dans les autres après tant d’épreuves personnelles et collectives actuelles ?

La bande-son sera complexe, où la narration de la Voix-Off sera prioritaire, complémentée par des bribes de son insolites ou d’ambiance comme des citations d'auteurs et de poètes, des morceaux de musique (peut-être d'une façon incongrue comme la façon dont je me suis servie d'une musique sacrée tibétaine sur les images du peintre sud-africain dans "Vision from the Edge) ainsi que des textes pédagogiques et des statistiques concernant le continent africain.  Tous les textes seront lus en plusieurs langues, jouxtant leurs différentes tonalités et profitant de leurs musiques propres (tout comme, encore une fois, ce que j'ai fait dans "Vision From The Edge", ainsi que dans "Ombres de Soie" tourné en chinois et français).
Les images se tisseront également de cette façon: opposant, jouxtant, harmonisant parfois, l'une évoquant une autre, l'une chassant une autre. Certaines images seront traitées numériquement; il peut y avoir des surimpressions inattendues, ainsi que l'opposition de différents supports d'images (16mm, super 8mm, DV).

Au dernier festival des court-métrages de Clermont-Ferrand, Mathieu Amalric, président du jury, annonce qu'aucun grand prix n'a été décerné car le jury déplore une "uniformisation de la culture". Il constate que cette année les films de la compétition "cherchaient quasi tous à simplifier le monde, au lieu de puiser, de chercher, de s'interroger sur la complexité de l'être humain". 
Justement, libre de toute contrainte de commanditaires, je voudrais aller encore plus loin. Expérimenter. Puiser. Chercher. Interroger.  Pousser les limites.

Ce dont j'ai besoin

Le temps, surtout le temps
Un temps pour classer le matériel audiovisuel.
Un temps de recherche:  lire et rechercher dans de nombreux ouvrages**** que j'ai collectionné au fil du temps en vue de la préparation à l'écriture de ce film-essai.
Une recherche de sons. 
La recherche des musiques. Ces musiques seront parfois re-travaillées numériquement pour qu'elles deviennent des sonorités accompagnatrices,  et jamais en "illustration folklorique".

L'écriture de la voix-off.  Le texte: les textes qui servent comme squelettes du récit.

Entamer la création: aborder un montage de ces images, faire un brouillon d'écriture en image/son, retravailler, décomposer, recomposer, expérimenter.  L'écriture du film - l'écriture audiovisuelle - sera abordée pendant cette étape, car ce n'est pas un film-à-scénario avant le montage.  C'est comme cela aussi que j'ai construit mes autres films non-traditionnels ("Vision From The Edge", "A Very Easy Death", "Labyrinthe").  Je les écris en les montant, en quelque sorte: l'écriture est vraiment visuelle. C'est comme un conte inventé: l'histoire n'existe qu'au moment où elle est racontée.  En revanche, je bénéficie de la technologie moderne qui me permet d'avoir une trace sur support numérique!

Le résultat final sera un film sur support vidéo (Master en Béta numérique), d'une durée d'environ 1 heure.  Un calendrier de travail est joint en ANNEXE II.

Je reprends les paroles de Ryszard Kapuscinski : "Aussi curieux que cela paraisse, la vie humaine dépend d'éléments aussi fugaces et fragiles que l'ombre.  L'arbre est plus qu'un arbre, il est la vie.  Si sa cime est frappée par la foudre et que le manguier brûle, les gens ne pourront plus s'y abriter du soleil ni s'y réunir.  Ne pouvant s’y réunir, ils ne seront plus en mesure de prendre de décisions, d'entreprendre des démarches.  Mais surtout ils ne pourront plus se raconter leur histoire, qui ne peut être transmise que de bouche-à-oreille, au cours de ces réunions vespérales, à l'abri d manguier.  Alors ils l'oublieront, sa mémoire disparaîtra.  Ils deviendront des hommes sans passé, autrement dit personne."*

"Leur histoire n'existe pas en dehors de celle qu'ils racontent.  …Et chaque génération, en écoutant la version qui lui est transmise la modifie, la transforme, l'enjolive et la colore.  Délestée du poids des archives, de la rigueur des données et des dates, elle atteint sa forme la plus pure, la plus cristalline, la forme du mythe."*

*  Toutes les citations sont du livre « Ebène : aventures africaines » de Ryszard Kapuscinski , Ed. Plon, 2000.
** référence au film « Kirikou et la sorcière » de Michel Ocelot.
*** Référence au film « Le voyage de Chihiro » de Hayao Miyazaki.
**** bibliographie partielle : Edward T. Hall « Au-delà de la culture » et « La dimension cachée »; Stéphane Labat « La poésie et l’extase »; Michel Loiris « L’Afrique fantôme »; Amin Maalouf « L’Ami Africain »
Camara Laye « Le maître de la parole »; Théodore Monod « Le chercheur de l’absolu » et « Méharées »; Pierre Rabin « Paroles de terre »; Lilyan Kesteloot « Les épopées d’Afrique noire »;  Hampâté Bâ « Amkoullah, l’enfant peul »; Mongo Béti « Trop de soleil tue l’amour »; Breyten Breytenbach « Retour au paradis 




ANNEXE I

Le(s) voyage(s)

          Il y avait d’abord un tout premier séjour à Dakar et à Gorée pour des réunions de préparations.

          Le premier voyage de repérage s'est déroulé au mois de février, entre Gorée et Niafounké, à quelques kilomètres de Tombouctou.

          Le deuxième s'est déroulé au mois d'octobre, entre Bamako et Tombouctou.


Ce récit du premier voyage est le contexte dans lequel se situe une partie du film, mais ce n'est pas le film.


Nous devions tracer la route pour la caravane de poésie africaine entre Gorée et Tombouctou. 

Je ne savais pas, en arrivant à Gorée une deuxième fois, qu'on allait déjà entreprendre un parcours de repérage.  Je suis invitée, j’ai pensé, pour encore une réunion de travail sur le projet.  Imaginez mon étonnement de voir un camion 4/4 nous attendre avec Iba, guide sénégalais et son associé, Alain, chauffeur français qui a sillonné le continent africain depuis de nombreuses années.  Cet élément de surprise est important car j'étais complètement prise à l'improviste sans aucune préparation psychologique. Mes premières impressions étaient d'autant plus fraîches.

Notre équipe comportait des éléments bien différents à tous les niveaux: 
Sidy, informaticien sénégalais qui a fait ses études aux Etats-Unis et qui devait faire une étude de faisabilité d’un CD-Rom;
Nafi, assistante de direction, dévouée musulmane en prise avec la modernité, qui assurerait la liaison entre nous et l’Institut;
Frans, photographe-poète néerlandais, "Dogon blonde" avec ses longs cheveux, qui a tout rêvé avec Breyten au départ;
Bou, poète d’Afrique australe à réputation internationale qui a passé beaucoup de temps dans des festivals à l’étranger;
et enfin moi, Chinoise-Canadienne, avec Nath, mon assistante française qui n’est jamais partie plus loin que les banlieues de son Lyon natal

Nous avons perdu beaucoup de temps à Dakar à attendre l'arrivée tardive de Bou, nouvellement désigné « Directeur culturel » par l’Institut. En attendant, Nafi a pris l’initiative d’engager, par recommandation de son cousin, l'équipe de Alain et Iba avec leur camion, qui entreprenait à nous emmener à Tombouctou, transport, logement, nourriture tout compris. J’ai gardé un "journal" visuel avec ma caméra DV pour me rappeler du déroulement des choses ; pendant que Nath tenait un carnet de voyage écrit.
A l'ombre des impressionnants baobabs vers Tombakunda, une certaine dynamique de groupe s’est déjà installée.  Nafi et Bou entretenaient un rapport de forces, la première voulant tout organiser et diriger avec une certaine désinvolture envers l’officiel "chef du groupe"  - Bou.  Bou a compris l'enjeu rapidement: s'il perdait le statut du chef, il ne pourrait plus prétendre à son salaire, dont il avait impérativement besoin.  Il s’est défendu avec une rare énergie. Tandis que Sidy, malgré son éducation à l'occidentale, n'a pas été content qu'une femme musulmane soit aussi impudique et agressive.
Le groupe était scindé en deux. Nous efforcions d’avancer notre travail malgré la mauvaise ambiance.  Nous avons poursuivi la route vers Kayes,  ville d'où vient la majorité d'immigration malienne en Europe.  Nous sommes installés dans un ancien hôtel de gare, vétuste et grouillant de souris et bêtes diverses. Bou et Sidy, scandalisés, ont insisté pour changer d’hôtel dès le lendemain.
Nous avons continué notre trajet en train jusqu’à Bamako.  Je suis allée rejoindre les hommes à l'arrière du train… l'ambiance était encore bon-enfant, blagues, bière, échanges d'anecdotes entre Bou et Frans sur les festivals de littérature à l’étranger où ils ont été invités tous les deux…  puis, un coucher de soleil magnifique sur les rails et un jeune homme qui a rougi aux taquineries (que je n’avais pas compris) de ses frères africains à propos de la "Japonaise", buveuse de bière.
Alain, le chauffeur, a accompagné le camion dans le train de marchandise.  Il  est réveillé au petit matin par un voleur qui brandissait un couteau.  Le grand et blond Alain a sorti son pistolet qui était sous son oreiller, le voleur s'est enfui.
Cette histoire ne nous a guère enchanté lorsqu'il nous l’a racontée à Bamako.
A Bamako, les tensions dans le groupe ont explosé au bord de la piscine. Une violente confrontation a eu lieu.  J'ai fait tout ce que je pouvais pour pacifier les choses : j’ai senti que personne n'a vraiment osé me contrarier ouvertement, mais que personne ne m’a écouté vraiment parce que je n'étais pas, dans leur esprit, "qualifiée" pour agir par rapport à la réalité africaine. 
Pourtant, j’ai très bien compris ce qui s'est passé entre eux : les ambitions personnelles, la mauvaise foi, la méfiance nord/sud, les préjugés très ancrés homme/femme, une absence de communication honnête : ce cocktail désastreux a conduit tout droit à la confrontation.
Il a même été question de rebrousser chemin.  Nous avons voté de continuer.  Il y avait encore 800 kilomètres à parcourir ensemble, au moins.
A Mopti, nous sommes emmenés à visiter une île de pêcheurs de Bozo.  Je me suis rendu compte que nous nous promenions dans les ruelles où les villageois dormaient effectivement dehors : c'était comme si nous étions en train de jouer les touristes dans un lieu d’intimité.  Quand nous avons vu un homme étendu sur sa natte avec une fièvre de cheval murmurant à son gamin d'aller chercher des médicaments, Nath et moi avons décidé de faire demi-tour.  C'était trop indécent, nous étions très gênées. Nous avons remarqué que, au contraire, Bou et Sidy blaguaient et semblaient à l'aise dans cette situation. Cela m’a paru contradictoire que, seulement quelques heures aupravant, Bou est venu me voir en cachette pour me faire part de sa gêne par rapport au blond Frans, pourtant censé être son ami (toutes ces tournées de festivals en Europe ensemble!), qu’il juge « totalement insensible » aux frères africains car il (Frans) a voulu les photographier malgré leurs protestations.

Une situation de huis clos - même si c’était un huis clos en mouvement (nous voyagions à 8 dans le camion 4/4 pendant 10 jours) - déclenche toujours beaucoup de tension de groupe et des réactions extrêmes de stress.
La tempête de sable nous a aveuglé lorsque nous sommes parti de Mopti.  En quittant la dernière route goudronnée, nous avons d'abord pris une piste; puis, même la piste a disparu.  Malgré le GPS du camion, Alain annonça que nous étions perdu.  Nous avons fait appel à un vieillard marchant en pleine brousse qui a su nous guider grâce au signe d'une feuille, ou l'aspect d'une dune ou d'un rocher.
C'était au coucher du soleil que nous avons décidé de passer la nuit dans le premier village venu, car dans le noir, sans piste, notre situation serait encore plus difficile.
Les villageois, malgré une absence de moyen de communication (personne ne parle leur dialecte), nous ont offert leur hospitalité à bras ouverts.  J’ai « discuté » avec les femmes, surtout avec des gestes - nous avons parlé de nos enfants respectifs et de nos hommes…enfin, le même "girl-talk" partout dans le monde!   La plus "riche" d'entre elles m'a invité à me reposer dans sa maison en dur - en terre - entourée d'une cour.  Son mari travaille à Bamako, dit-elle avec une fierté apparente. 
Nous avons égorgé une chèvre et nous l'avons mangée.
Les villageois sont venus nous montrer leurs maladies.  Ils nous ont pris pour des médecins sans frontières.  Mais nous n'avions rien à leur donner.
J'avais apporté avec moi comme cadeau, des petites boîtes achetées au quartier chinois en France, avec dedans des petites tortues argentées qui secouaient dans tous les sens lorsqu'on remue la boîte.  J'en ai donné une au plus vieux d'entre eux. 
J'imagine ce qu'il raconterait à ses petits-enfants un jour : « une "Japonaise" aux yeux bridés m'a donné ça, un jour quand un étrange camion 4/4 a débarqué chez nous… »  Personne ne le croirait, même à l'ombre du plus grand baobab du village (d’autant plus que, chez lui, il n’y avait que des dunes, et pas de baobabs !)

Finalement, pris par le temps, nous sommes obligés de faire demi-tour juste quand le but était presque atteint : nous étions à quelques heures de Tombouctou, paraît-il.  
J'avais un impératif qui m'attendait à l'autre bout de la terre, c'était indispensable pour moi de reprendre l'avion prévu.  L’homme de ma vie du moment, qui ne passait que quelques moments, entre les avions, chez moi, m'a fixé rendez-vous à une certaine date.   Il n'en était pas question de le rater.

Paradoxalement, en Afrique où le temps n'a aucune importance, j’étais en retard.

Nous avons rebroussé chemin.  Tombouctou a su garder tout son mystère. Intouchable.  Inatteignable.

Tout comme si, dans une ancienne histoire ou un conte, les membres d'un groupe, choisi par les dieux pour passer une épreuve collective, ont été tellement minables, ont tellement manqué de générosité et d'intelligence, que le Graal leur a échappé.  Evidemment.
Pourtant, je me demande aujourd’hui si le Graal n'a pas été autre chose que la destination de Tombouctou.

Peut-être la clé s’est trouvé dans le thé africain : 'Doux comme la vie, sucré comme l'amour, amer comme la mort.'



(FIN du premier voyage de repérage : le deuxième s’est déroulé entre Bamako et Tombouctou où une jeune femme africaine très chic nous a rejoints.  Annabelle a fait ses classes en Europe, et a su parfaitement parler le langage de la flatterie à tous ces messieurs qui dirigeaient les organisations internationales pour le développement.  Derrière mon dos, elle s’est plainte à eux que je ne sois pas africaine. 
Ambitieuse et habile, habillée toujours en tenues « designer » japonais, allergique à la poussière et craignant la chaleur, elle réussit à se faire nommer « Directrice de la Caravane de Poésie Africaine ».  C'était après que j’ai renoncé au projet.)



ANNEXE II


CALENDRIER DE TRAVAIL

2005   

Fransvier - Avril                                           Classement images/sons
                                                          Lecture/Recherche du matériel écrit
                                                          Écriture du texte voix-off
           
Mai – Octobre                                              Montage

Novembre                                          Création sons

Décembre                                          Conformation, Mixage, Masters


Le résultat final en DV, avec 1 cassette Master en Béta Numérique non-sous-titrée, 1 cassette sous-titrée en anglais et 1 cassette sous-titrée en français (partie non-francophone).



PARTIE C – BUDGET


Frais de subsistance :
10 mois x $2000 par mois                                                                           $ 20000

Frais de location : 
Final-Cut off-line   $500 x 4 mois                                                    $  2000
Final-Cut on-line    $500 x 10 jours                                                 $  5000

Cachets et honoraires professionnels :
            Créateur de son                                                                                $  1000
            Mixeur                                                                                                         $ 1000
            Assistant ( mi-temps)           $ 500 x 10 mois)                                           $  5000

Frais de production :
            Cassettes, dubs, télécinéma (pour matériel 16mm)                         $ 1000
            Droits de musique                                                                            $ 1000
            Droits littéraires (citations)                                                             $ 1000


TOTAL                                                                                                       $ 37000


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 DATE \@ "D/MM/YYYY" 5/10/2004







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